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Peut-on déclencher un comportement sur commande ?

Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur le fonctionnement du cerveau, sur sa capacité à associer les idées entre elles, à apprendre ou mémoriser. Nous verrons qu’il existe une voie royale en préparation mentale : les émotions. Et pour illustrer le tout, quelques exemples très intéressants !

Un test mental qui inspire l’humilité

La première fois qu’on m’a fait subir cette atrocité, j’ai pesté pendant un moment, en me disant que j’étais un incapable ! Et quand je propose ce test à des sportifs qui le réussissent du premier coup, je ressens comme un mélange d’admiration et d’agacement. Heureusement, certains peinent, comme moi j’ai peiné avant de m’entraîner un peu. Alors, à vous d’essayer : croisez vos bras, au niveau de la poitrine, collés au corps, comme vous le feriez naturellement dans la vie de tous les jours.

Normalement, vous devriez avoir par exemple la main droite sous votre bras gauche, et votre main gauche sur votre bras droit. Sinon, si les mains sont toutes les deux « sorties », c’est tricher ! Alors, ça, vous l’avez fait des milliers de fois dans votre vie. Maintenant, essayez de croiser les bras dans l’autre sens. Il m’a fallu un moment ! Peut-être parce que ce mouvement est trop imprimé en moi, que mon corps le fait d’une manière si automatique que j’ai du mal à inverser la tendance !

Votre cerveau sait-il vraiment faire du vélo ?

Dans le cerveau, le chemin pour aller d’un point A à un point B peut être extrêmement rapide ! Plus on s’est entraîné, plus ça va vite. Au début, on passe par Z, ou R, I, G, T, B, N, ou je ne sais trop quoi d’autre. Et puis au fur et à mesure, le trajet devient de plus en plus direct, de plus en plus rapide. Croiser les bras, c’est finalement assez simple, mais ça peut devenir plus compliqué. Petit jeu stupide à ne faire que sur un parking désert, freinez en voiture avec le pied gauche au lieu du pied droit : vous risquez d’y mettre beaucoup plus de force que prévu. Mais, plus intelligent que cela, j’aime beaucoup cette expérience réalisée en neurosciences. Vous avez un trajet de dix mètres à faire en vélo ; si vous y parvenez, vous gagnez une jolie médaille.

Mais toute la subtilité du test, c’est que la direction est inversée. Comme l’histoire des bras croisés, quand vous tournez le guidon à gauche, le vélo tourne à droite, et inversement. Statistiquement, 80 % des volontaires (pourtant prévenus) tombent dans les deux premiers mètres. Et pour cause, avec le temps on ne se rend même plus compte qu’au premier coup de pédale on contre la direction avec un léger coup de guidon du côté opposé, si bien que bien des challengeurs tombent dès le départ.

Pour les besoins de l’expérience, les chercheurs avaient demandé à un spécialiste du BMX de s’entraîner un mois avant avec ce vélo aux commandes inversées. Lui, évidemment, a réussi à parcourir les dix mètres, plus ou moins facilement d’ailleurs. Son cerveau a eu le temps de modifier le trajet, et d’apprendre cette nouvelle tâche. À la fin de l’expérience, les chercheurs ont rendu au brillant vainqueur son vélo, qui devait bien lui manquer depuis un mois ! Il a été incapable de rentrer chez lui, car son cerveau était complètement perdu…

Les émotions, friandises du cerveau ?

Pour tout le reste, c’est à peu près comme ça que ça se passe. Des connexions se créent, d’autres se perdent un peu, et parfois, au lieu d’aller de A à B, notre cortex va de A à B’ ». On est presque à B, mais pas vraiment ! Et dans certains cas, ça peut aller très vite. Notre cerveau est programmé pour retenir le négatif, pour ne pas se faire avoir une seconde fois. Quand l’émotion ou la sensation est très intense, le chemin est vite opérationnel, et il remplace des mois et des mois d’entraînement mental.

Votre petit(e) ami(e) vous annonce qu’il/elle met fin à votre relation pourtant idyllique ? Si, au même moment une musique, une odeur vient s’associer à ce moment bien triste, il y a de fortes chances pour que votre cerveau s’en souvienne. C’est ce qu’on appelle un ancrage, même s’il existe d’autres termes. Deux ou trois ans après, si vous réécoutez cette musique, vous risquez d’être envahi par une sensation désagréable, sans trop savoir pourquoi parfois.

La musique, une gachette potentielle en préparation mentale ?

Ce qui est d’autant plus étrange, c’est que notre cerveau fonctionne par association d’idées qui n’ont en apparence aucun lien, et avec un décalage dans le temps : une odeur qui vous replonge dans un souvenir, un son entendu le matin qui se fixe à une sensation du soir, tout est possible. C’est le monde des ancrages. Je me souviens d’un moment assez particulier avec ma fille à ce sujet. À quatre ans, nous l’avons emmenée voir un spectacle avec une sorcière magicienne. D’autres enfants étaient bien plus jeunes qu’elle, et évidemment elle était suffisamment âgée pour y assister. Pendant toute la représentation, une musique tournait en boucle, un morceau de Jean Michel Jarre.

Et puis, plongée totalement dans l’expérience, dans le jeu des lumières, flirtant en permanence avec le réel et l’imaginaire, notre fille a eu peur. Pas une énorme peur, mais déjà assez importante pour qu’elle s’ancre. Avec la musique qui tournait en boucle, je me suis dit qu’il était possible que l’association se fasse. Inconsciemment. Toute la question était de savoir pendant combien de temps, car j’étais persuadé que l’ancrage avait eu lieu. Le cerveau, le négatif, la musique, ça fonctionne bien ! Trois mois après, à la maison, j’ai volontairement passé le morceau en question (quel père horrible…), juste pour voir.

J’ai vu l’angoisse dans ses yeux, son visage se tendre. Je lui ai posé cette question « tu aimes cette musique ? ». Elle m’a répondu avec un grand « non ». Autre question : « tu l’as déjà entendue ? » Réponse sans appel : « non, mais elle est nulle ». Plusieurs mois après, le lien était encore suffisamment fort pour modifier son visage d’enfant jouant tranquillement et n’ayant rien demandé à personne. Je n’ai pas insisté, et à vrai dire je n’ai jamais retenté de lui faire écouter ce morceau. Voilà un parfait exemple d’ancrage : une émotion négative, assez intense, une musique qui passe, le cerveau associe les deux pendant un certain temps. Et ça peut durer des années !

Les ancrages positifs en préparation mentale

Alors, ce que le cerveau sait faire dans le négatif, est-il capable de le réaliser dans le positif ? Bonne nouvelle, la réponse est « oui ». Je me souviens avoir lu un article sur le site d’un entraîneur de haut niveau : pour lui, les ancrages étaient l’une des choses les plus difficiles à faire en préparation mentale. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui. Pour certaines personnes, y compris pour lui a priori, c’est extrêmement difficile, mais possible avec de l’entraînement. Pour d’autres, c’est d’une rapidité incroyable. On observe de grandes disparités en fonction des personnes. Le problème, c’est quand notre cerveau ancre trop le négatif, on doit apprendre à désancrer, ou à créer un ancrage positif supérieur au négatif. 

Comment faire pour créer un ancrage ? Si vous lisez des ouvrages sur la question, ou vous demandera de plonger dans la sensation désirée, et quand vous êtes à son pic en termes d’intensité, vous l’associez à un geste, un son, une odeur, tout ce qui vous semble pratique. Par exemple, si vous voulez déclencher un comportement sur commande en tapant du pied, il vous suffira de taper du pied au moment du pic. Est-ce que ce sera pratique dans votre sport ? À vous d’en juger.

Au début, on s’amuse un peu. On peut rentrer mentalement dans une expérience de froid intense, et au moment où on ressent vraiment le froid en nous, on visualise la couleur bleue. Vous faites ça trois ou quatre fois, et l’association se fera. À vous de tester si l’ancrage est réussi. À titre personnel, j’ai entretenu cet ancrage stupide pendant plusieurs mois, en l’activant de temps en temps. Même avec 35 °C dehors, quand je pensais à la couleur bleue, mon corps était pris d’un grand frisson. Mon cerveau croyait avoir froid, même si évidemment il n’en était rien !

On peut donc jouer « corticalement », associer un mot à un fou rire par exemple. Si vous prononcez devant moi les mots « dodo », « sommeil », vous risquez de me voir bâiller, ou lutter contre le sommeil. Étrange, mais vrai. Évidemment, l’objectif d’un sportif est de créer des ancrages utiles pour déclencher sur commande les comportements voulus : sérénité, dynamisme, calme, optimisme… tout peut se faire, et il est également possible de cumuler plusieurs ancrages pour un même déclencheur.

Emotions versus bourrage de crâne

Je vous vois venir, ce n’est pas de la magie, juste une demande que l’on fait au cerveau pour aller d’un point A à un point B. Plus l’intensité de l’émotion ou de la sensation sera importante, plus l’ancrage sera fort et rapide. Et si vous n’arrivez pas à vous plonger mentalement dans tout ça ? Il existe une autre méthode, celle du « bourrage de crâne », ou de l’apprentissage par la répétition mentale. Pensez à un comportement que vous souhaitez obtenir, et écoutez une musique en boucle, par exemple. Croyez-moi, au bout d’un certain temps votre cerveau va faire le rapprochement entre les deux.

« A l’eau » coach, j’ai un problème !

Ce n’est pas parce que vous allez avoir un ancrage génial que vous allez forcément gagner. Il se peut qu’il soit même un peu mis à mal, à vous de le renforcer si besoin. Je crois que dans la vie les gens n’ont pas forcément conscience de la puissance que peuvent avoir les associations au quotidien. Voyez ce qu’on prononce dans les aéroports, pensez à ceux qui ont vraiment peur de l’avion : « dernier appel », « terminal ». C’est quand même violent non ? Et encore, j’ai vu bien pire : la peur de l’eau. Les ancrages négatifs sont faciles : luminosité, couleur de l’eau, odeur du chlore, bruits qui résonnent… les piscines sont des lieux extraordinaires pour associer des idées !

Et quand certaines personnes s’y mettent, cela peut courir à la catastrophe. J’ai en tête l’exemple d’un enfant terrorisé par l’eau, qui prenait des cours pour apprendre à nager. Il était dans le même groupe que ma fille. En fait, il avait surtout peur de mettre la tête sous l’eau. Je me souviens d’une séance vraiment particulière où le maître-nageur (qui avait eu sûrement une dure journée) avait légèrement appuyé sur la tête de l’enfant pour le faire aller sous l’eau.

Quel ancrage magnifique et instantané ! Surtout qu’il l’a répété plusieurs fois pendant le cours. Le cours d’après, le maître-nageur a dit bonjour aux enfants, hors de l’eau. Il a posé sa main sur la tête de certains, sorte de marque de sympathie, d’affection, et preuve qu’il avait eu une bien meilleure journée que la dernière fois ! Le résultat fut immédiat pour le jeune garçon apeuré par l’eau. Au contact de la main sur son bonnet, je l’ai vu se mettre à trembler, s’immobiliser, et pleurer.

Conclusion sur la force des ancrages en préparation mentale

Il est donc de notre devoir à tous de savoir identifier chez l’autre le degré d’intensité d’une émotion ou d’une sensation. Sans le savoir, nous pouvons amorcer des catastrophes, et en connaissant un peu les gens, on peut les manipuler. Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur la définition que chacun donne à « manipuler ». Dans tous les cas, quand on commence à avoir quelques connaissances sur le fonctionnement du cerveau, on doit agir avec la plus grande vigilance, de manière bienveillante, dans un objectif précis. Nous avons tous des dizaines d’ancrages. Imaginez les possibilités quand on peut enfin pouvoir dire : je vais déclencher ce comportement sur commande ! Et si ça se trouve, à chaque fois que vous entendrez le mot « commande », vous repenserez ces quelques lignes 🙂

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